Sublime post-internet.

Ces choses qu’on ne comprend pas, et qui de fait nous dépassent, de quelle nature sont-elles ? Marie B. Schneider nous montre ce qui est devant nous, et que pourtant on ne voit pas. Le projet de plonger le regard des spectateurs•trices dans le volcan glacé de la philosophie, iel l’initie avec Chaosmos (2009-… ), une série photographique ouverte de paysages urbains hallucinés, régulièrement enrichie de nouvelles images. Héraclite (2010) est une oeuvre consistant en une barre verticale clignotant sur une page web vide, et qui nous amène aux Univers-Îles, série faisant écho à Théorie du ciel, le livre le plus psychédélique d’Emmanuel Kant.

Chaosmos décrit un univers urbain, qui consiste en un réagencement infini de blocs de sens prédéfinis. À travers ce projet itinérant, Marie B. Schneider met à nu la structure des grandes villes européennes en ne montrant que les espaces vides : banlieues et quartiers périphériques en Finlande, en Angleterre et d’autres pays d’Europe. En occultant la célébration des reliquats des identités nationales inventées 150 ans plus tôt, Chaosmos fait disparaître la variété des contextes de prise de vue devant l’uniformité des modes de production de l’architecture pan-européenne. Ici, l’abstraction se trouve dans le ciment des villes, ce n’est pas de l’art abstrait. Il n’y a pas de narration, il ne s’agit pas d’images documentaires. Pas de traces de violence géopolitique ; ce n’est pas de l’art politique non plus. La stratégie perceptive en jeu est donc hors normes.

Ce qui lui permet de convoquer tout de go la parole philosophique de monstres légendaires comme Héraclite ou Kant, c’est cette critique hors langage de l’empire qu’exerce sur nous le néo-libéralisme et qui n’est autre que le “sublime”, c’est-à-dire ce qui nous limite par le haut, s’imposant comme supérieur, antérieur, inébranlable. Pour Kant, un des premiers à théoriser le sublime, l’esprit humain est composé de trois éléments : la faculté de juger, l’entendement, et la raison. Jean-François Lyotard, dans son exégèse de Kant, affirme que ces trois modules sont séparés par un “abîme infranchissable”. Amener l’oeil du spectateur à interroger ce triple interstice sans nom entre différents genres d’images est un art à part entière.

Ce “sublime” contre lequel s’élève Marie B. Schneider est le nom de ce qui pèse sur le regard de notre condition de spectateurs•trices post-internet, ce point de vue surdéterminé et d’apparence fluide hérité de notre post-modernisme déjà antique.

Benjamin Efrati alias GNOZO.
Philosophe, artiste, journaliste et critique d’art.
Fondateur du collectif interdisciplinaire Miracle.

Texte publié dans le catalogue des artistes de la Casa de Velázquez.
Académie de France à Madrid 2018.



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Sublime post-internet.

¿Cuál es la naturaleza de esas cosas que no entendemos y que de hecho nos superan? Marie B. Schneider nos muestra aquello que hay delante delante de nosotros/as y que sin embargo no vemos. El proyecto de sumergir la mirada de lo/as espectadore/as en el volcán helado de la filosofía lo inicia con Chaosmos (2009-... ), una serie fotográfica abierta de paisajes urbanos alucinados, a la que añade con regularidad nuevas imágenes. Heraclite (2010) es una obra que consiste en una barra vertical que parpadea sobre una página web vacía y que nos conduce a los Univers-Îles, serie que hace eco a la Teoría del cielo, el libro más psicodélico de Emmanuel Kant.

Chaosmos describe un universo urbano que es una redisposición infinita de bloques con sentidos predefinidos. A través de este proyecto itinerante, Marie B. Schneider desnuda la estructura de las grandes ciudades europeas mostrando únicamente los espacios vacíos: arrabales y barrios periféricos en Finlandia, en Inglaterra y en otros países de Europa. Ocultando la celebración de lo que queda de las identidades nacionales inventadas 150 años atrás, Chaosmos hace des- aparecer la variedad de contextos de la toma de imágenes frente a la uniformidad de los modos de producción de la arquitectura paneuropea. Aquí, la abstracción se encuentra en el cemento de las ciudades, no se trata de arte abstracto. No hay narración, no son imágenes documentales. No hay rastro de violencia geopolítica; tampoco es arte político. Así pues, la estrategia perceptiva en juego es atípica.

Lo que le permite convocar de inmediato las palabras filosóficas de monstruos legendarios como Heráclito o Kant es esta crítica —ajena al lenguaje— del imperio que ejerce sobre nosotros el neoliberalismo y que no es otro que lo «sublime», es decir aquello que nos limita desde arriba, imponiéndose como superior, anterior, inquebrantable. Para Kant, uno de los primeros en teorizar sobre lo sublime, la mente humana está formada por tres elementos: la facultad de juzgar, el entendimiento y la razón. Jean-François Lyotard, en su exégesis de Kant, afirma que estos tres módulos están separados por un «abismo infranqueable». Llevar la mirada del/de la espectador/a a interrogar este triple intersticio sin nombre entre diferentes géneros de imágenes es, de por sí, todo un arte.

Este «sublime» contra lo que se alza Marie B. Schneider es el nombre de aquello que pesa sobre la mirada de nuestra condición de espectadores/as post-internet, este punto de vista sobredeterminado y aparentemente fluido heredado de nuestro post-modernismo ya antiguo.

Benjamin Efrati alias GNOZO.
Filósofo y artista, periodista y crítico de arte.
Fundador del colectivo interdisciplinar Miracle.